À la rencontre d'une Bretagne qui se réinvente
Il y a des endroits qui se dévoilent en un instant, et d’autres qui aiment prendre leur temps. Bénodet appartient à cette seconde famille. Il faut suivre l’Odet jusqu’à son embouchure, regarder la lumière changer au fil des marées, s’attarder dans ses quartiers et écouter ceux qui y vivent pour comprendre toute la richesse de ce territoire. La ville a longtemps porté l’image d’une station balnéaire élégante, mais il suffit de quitter quelques minutes les quais pour découvrir une autre histoire : celle d’un territoire où les anciens villages, les producteurs, les artisans et les marins racontent une Bretagne beaucoup plus intime.
Le premier détour mène à Perguet, l’ancien cœur du village. Ici, pas de front de mer ni de carte postale immédiate. Autour de l’église romane, que les habitants surnomment encore « l’église Sainte Brigitte », on retrouve une Bretagne plus silencieuse, celle d’avant les vacances et les résidences secondaires. À la fin du XIXe siècle, les voyageurs arrivaient en train jusqu’à Quimper avant de rejoindre l’embouchure de l’Odet. Le paysage devait alors sembler bien différent : moins tourné vers les visiteurs, davantage rythmé par la campagne et les saisons.
Quelques minutes plus loin, derrière une allée discrète, Les Garennes apparaît comme une maison qui aurait simplement attendu son prochain chapitre. Construite entre 1890 et 1899 comme château de famille, la demeure a été rachetée en 2020 par Madame Le Guil avant de retrouver une nouvelle vie. Quinze chambres réparties sur deux étages accueillent aujourd’hui des voyageurs venus chercher autre chose qu’une simple nuitée. Le lieu invite naturellement à ralentir. Le jardin ouvre une parenthèse loin du rythme quotidien, tandis que l’ancien espace des écuries abrite désormais un spa où l’on vient prolonger la journée : un bain à remous, un sauna, quelques heures suspendues après une balade sur le littoral. Depuis la propriété, le port se devine au loin. Juste assez pour rappeler que la mer n’est jamais très loin.
Cette envie de partager une autre manière d’habiter la Bretagne se retrouve quelques kilomètres plus loin, au 46. Pierre et Carole auraient pu continuer leur vie ailleurs : lui dans et l’industrie lourde, elle, dans l’agroalimentaire, avec ce rêve de maison d’hôtes qu’elle portait depuis plus de vingt ans. Il y a huit ans, ils choisissent pourtant le Finistère. Dans cette ancienne épicerie-bistrot devenue maison vivante, les voyageurs croisent les habitants autour d’une cuisine qui ne cherche pas à suivre les modes mais à suivre le vivant. Les bocaux, la lacto-fermentation, le kéfir, le kombucha ou le koso racontent une approche presque expérimentale de la cuisine. « Il faut être hyper adaptable. Le monde change vite, avec une ampleur qu'on ne maîtrise pas. Autant apprendre à s'adapter en temps réel. » Une phrase qui résume assez bien leur philosophie, que l’on retrouve aussi dans le jardin où poussent tomates, courgettes, shiso, armoise ou kiwis. Une démarche reconnue par l’écolabel européen.
Il suffit ensuite de rejoindre la côte pour voir Bénodet changer de visage. Au Letty, l’ambiance est différente : plus familiale, plus populaire aussi. Ici, les habitués viennent autant pour la plage que pour le décor. Le cordon de sable s’étire entre l’océan et la Mer Blanche, immense lagon qui donne au paysage une allure presque inattendue. On y croise des familles, des amateurs de paddle, des promeneurs venus observer la marée descendre. Et les mercredis, quand la paillote iodée ouvre ses portes, on finit forcément par s’arrêter pour une galette complète entre deux baignades.
De retour vers le port, impossible de manquer Le Transat. Son enseigne peinte à la main sur la façade est devenue un repère dans le paysage, comme un point de rendez-vous pour ceux qui connaissent l’endroit. Depuis la terrasse, les bateaux passent doucement sur l’Odet pendant que la cuisine s’attache à raconter le territoire. Charlotte et Mathieu ont repris l’établissement en mai 2021 après une première vie dans le Morbihan et plusieurs années à Paris. Mathieu y a appris le métier auprès de grandes maisons comme la Tour d’Argent ou Ducasse aux Lyonnais. Leur cuisine porte aujourd’hui une signature très finistérienne : légumes des fermes voisines, moules de Guérande, tomme du Finistère et poulpe pêché par Jean-Claude, dont le bateau est amarré juste devant Sainte-Marine. Leur couscous de poissons est devenu l’un des plats emblématiques de la maison, un mélange étonnant entre tradition et ouverture.
Cette relation directe avec la mer continue quelques rues plus loin, chez Les Davids. Derrière la poissonnerie, c’est toute une histoire familiale qui remonte à 1942. Depuis trente ans, la famille sillonne aussi les campagnes avec son camion ambulant, apportant poissons et coquillages dans des villages parfois éloignés du littoral. Les arrivages viennent des criées du Guilvinec, de Saint-Guénolé ou de Concarneau. Une manière de rappeler que la Bretagne maritime ne s’arrête pas à la côte : elle se partage jusque dans les terres.
La même idée traverse la Maison Garrec. Depuis 1890, la Maison Garrec perpétue l'art du biscuit breton. Le beurre de Quimper reste l'ingrédient phare et les matières premières parcourent rarement plus de vingt kilomètres avant d'arriver dans les ateliers. Une vingtaine de recettes composent aujourd'hui la gamme, certaines amenées à évoluer pour écrire un nouveau chapitre sans jamais perdre l'esprit de la maison. Ici, la tradition n'est pas figée : elle continue simplement de se réinventer.
À quelques pas du port, Concept 8 apporte une autre touche au paysage. L’adresse mélange les influences avec naturel : tapis belges, céramiques portugaises, objets choisis au fil des découvertes. Un lieu qui rappelle que les inspirations peuvent voyager loin.
La mer reste évidemment le fil conducteur avec la Compagnie Bretonne de Poisson, autre visage du savoir-faire local autour des produits marins. La maison travaille les poissons et produits de la mer avec cette volonté de préserver leur identité tout en imaginant de nouvelles façons de les faire découvrir. Ses recettes et ses préparations prolongent ainsi le lien entre les criées bretonnes, les producteurs et ceux qui, plus loin, veulent retrouver un peu du goût du littoral.
Puis vient l’heure de pousser la porte de L’Alhambra pour terminer cette première étape. Ce lieu est unique, l’ambiance mauresque avec vue panoramique sur l’Odet. Dans la salle, l’atmosphère se fait plus chaleureuse, entre conversations qui s’attardent, verres posés sur les tables et les locaux semblent avoir leurs propres habitudes depuis toujours. Une adresse où les habitués croisent les visiteurs de passage, autour d’une cuisine qui accompagne simplement les soirées du littoral. Un dernier moment avant de reprendre la route, avec cette impression que Bénodet se découvre moins par ses monuments que par ceux qui le font vivre.
Après une nuit aux Garennes, il est temps de reprendre la route vers l’intérieur du Finistère. Direction Locronan, village de granit posé entre terre et mer, où chaque façade semble avoir traversé les siècles sans perdre son âme. Ici, les pierres racontent autant l’histoire du commerce maritime que celle des artisans qui continuent de faire vivre des gestes anciens.
C’est dans ce décor que l’on pousse la porte de Ti Bihan, l’univers d’Hervé Le Bihan. Son histoire commence avec une rencontre : celle de Madame Poivre, qui l’a accompagné dans l'apprentissage du tissage. Avant lui, le tissage breton était souvent resté simple, utilitaire, sans véritable travail de motifs. Pourtant, dans les années 1920 et 1930, des artistes comme Jeanne Malivel, figure du mouvement Seiz Breur, avaient déjà cherché à lui donner une nouvelle dimension en mêlant artisanat et création. Aujourd’hui, Hervé Le Bihan poursuit cette aventure en faisant du fil un trait d’union entre patrimoine et modernité.
Après les gestes précis du tissage, place à un autre grand classique breton : celui qui se partage autour d’une table. Sur la place principale, la crêperie Ty Coz offre une pause presque incontournable. Une galette de sarrasin bien dorée, une bolée de cidre et quelques recettes qui traversent les générations sans prendre une ride. Une cuisine sans détour, généreuse et maîtrisée, qui rappelle que les traditions les plus simples sont souvent celles qui restent.
La route reprend ensuite vers le sud, direction Riec-sur-Bélon. Le paysage change doucement, les terres agricoles laissent place aux rias et aux premières influences maritimes. C’est ici que Lucas Pfister écrit une histoire encore récente : celle d’un vin breton né face à la mer avec le Domaine Roch Mer.
La mer l’attirait depuis longtemps. Avant de poser ses valises ici, Lucas avait découvert la viticulture en Roumanie, en Pologne et en Italie. Mais planter une vigne en Bretagne semblait alors presque impossible : pendant longtemps, la région ne disposait pas des autorisations nécessaires pour une production commerciale, contrairement à certains pays voisins comme la Belgique, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni. Les premières évolutions arrivent en 2016 avec l’ouverture des droits à la plantation, puis les premiers essais bretons débutent en 2019. Après le Covid, le projet prend véritablement forme avec de nouvelles plantations en 2022. Une viticulture qui se construit avec son environnement plutôt que contre lui. Ici, la marée apporte cette touche iodée et saline recherchée par Lucas, tandis que les vents venus de la terre diffusent les notes aromatiques des plantes installées autour des vignes. La première cuvée voit le jour en 2024, avant une sortie officielle en janvier 2025. Les volumes restent encore confidentiels ; 1 700 bouteilles la première année, environ 3 500 aujourd’hui ; mais l’histoire est déjà lancée. Quelques restaurants de Pont-Aven et la cave Part des Anges accompagnent cette nouvelle aventure. Une manière de montrer qu’une autre viticulture bretonne est désormais possible.
À quelques mètres de là, presque dans la continuité, Maison Roz raconte une histoire beaucoup plus intime. Cette maison est d’abord celle de l’enfance d’Augustin. Un lieu rempli de souvenirs qu’il a choisi de transformer avec Élodie, sa compagne, elle aussi architecte. Pendant deux ans, ils imaginent eux-mêmes la rénovation pour donner une nouvelle vie à cette demeure familiale située à Roz Bras, près du port.
Le défi était de préserver l’esprit de la maison tout en lui apportant une écriture contemporaine. Les chambres jouent sur les matières naturelles, les lignes épurées et un confort pensé dans chaque détail. Dans le jardin, une petite cabane rappelle les maisons de vacances d’autrefois, celles où les enfants disparaissaient toute la journée dehors. La terrasse offre un panorama exceptionnel sur le paysage environnant, une piscine intérieure prolonge les moments de détente et, sous les toits, un espace a été imaginé pour les plus jeunes. Une maison de famille devenue une adresse à partager, sans jamais perdre son histoire.
Le soir venu, direction Chez Jacky pour une nouvelle rencontre avec le littoral. Ici, l’adresse est avant tout une histoire familiale et ostréicole qui remonte à 1976.Les huîtres et les fruits de mer ne sont pas seulement au menu : ils racontent un métier, un paysage et une relation quotidienne avec les marées. Face à l’océan, la terrasse devient le prolongement naturel de l’assiette. Les plateaux de coquillages arrivent avec simplicité, accompagnés par un décor qui change à chaque instant selon la lumière, le vent et les mouvements de l’eau. Une table où l’on comprend que, dans le Finistère, la mer n’est jamais très loin : elle est partout.
Le lendemain, après un dernier moment de détente à Maison Roz, la route mène vers Plozévet et sa côte sauvage. C’est ici que l’on rencontre Lenny Gouedic, cofondateur de Bigood Alg, une jeune entreprise qui a choisi de regarder autrement une ressource longtemps présente dans le paysage sans vraiment être valorisée : les algues. Chez eux, tout commence par l’observation. De mars à octobre, les récoltes suivent les marées, les cycles de la lune et les conditions du jour. La mer impose son propre calendrier. Parmi les sept espèces travaillées, le nori breton occupe une place particulière, à la fois rare et recherché pour ses qualités gustatives. Dans leur laboratoire, les algues changent ensuite de dimension. Séchées grâce à l’énergie solaire, elles peuvent être conservées jusqu’à trois ans avant de devenir tartares, condiments ou même un étonnant gâteau au chocolat. Avec Lucie, venue de Paris et du monde du théâtre, Lenny imagine une autre façon de regarder cette ressource marine : non plus comme un simple élément du décor côtier, mais comme un véritable produit gastronomique.
Pour terminer ce voyage, déjeuner au restaurant Corail avant de reprendre la route vers Quimper. Une dernière halte qui résume finalement tout ce parcours : une Bretagne où la mer inspire, où les savoir-faire se transmettent et où chaque rencontre raconte une nouvelle manière d’habiter le territoire.
CARNET D’ADRESSES
BÉNODET
Les Garennes
€€€ / Lieu-dit Les Garennes - 29950 Clohars – Fouesnant
@chateaulesgarennes
Le Transat
€€ / Quai du Commandant l’Herminier - 29950 Bénodet
@letransatbenodet
Les Pêcheries de l’Odet
€ / 3 rue de l’Église - 29950 Bénodet
La biscuiterie François Garrec
€ / 9 rue de Kergaouen - 29950 Bénodet
La Croisette
€€ / 3 avenue Odet, Quai du Commandant l'Herminier, 29950 Bénodet
@lacroisettebenodet
Concept 8
€€ / Place du Meneyer 29950 Bénodet
@concept8decocafe
L’Alhambra
€€ / 1 Corniche de l’Estuaire - 29950 Bénodet
@lalhambra.benodet
Compagnie Bretonne du Poisson
€ / 5 Rue Kerguélen, 29950 Bénodet
Chambre d’hôtes au 46
€€ / 46 route de Perguet - 29950 Bénodet
@au46bretagne
LOCRONAN
Atelier de tissage Ti Bihan
€ / 6 Rue des Charrettes, 29180 Locronan
Ty Coz
€ / Pl. de l'Église, 29180 Locronan
@creperietycozlocronan
Boulangerie Le Guillou
€ / 2 Pl. de l'Église, 29180 Locronan
Glaces paysannes
€ / 2 Pl. des Charrettes, 29180 Locronan
@glacespaysanneslocronan
RIEC SUR BÉLON
Roc’h-Mer
€€ / 1 impasse des voiliers 29340 Riec sur Bélon
@roch_mer
Maison Roz
€€€€ / 38 Rue des Voiliers, 29340 Riec-sur-Bélon
@maison__roz
Chez Jacky
€€ / 6 Le Bélon, 29340 Riec-sur-Bélon
PLOZOVET
Bigood Alg
€€ / Kergroas, 29710 Plozévet
@begoodalg
Corail
859A Kerrest, 29710 Plozévet
@corail_restaurant
En savoir plus :
Tourisme Bénodet https://www.benodet.fr/
et Tourisme Bretagne https://www.tourismebretagne.com/